• Myriam Blal

Il était une fois... Chanel N°5


"Je veux un parfum artificiel, je dis bien artificiel, comme une robe, c’est-à-dire fabriquée. Je suis un artisan de la couture. Je ne veux pas de parfum à odeur de rose, de muguet, je veux qu’il soit composé."


Alors que sa main griffonne, raye, dessine avec fougue sur du papier vierge, Ernest Beaux entend les mots de cette commande tourbillonner dans sa tête.


"Un parfum de femme, à odeur de femme. Car une femme doit sentir la femme, et non la rose.”


Comment créer une fragrance artificielle qui viendrait orner tout naturellement le plus grand nombre de femmes au monde? Une robe ne se porte pas de façon aussi intime qu'un parfum, elle ne peut pas changer du tout au tout selon qui la porte. Le mauvais accord d'un parfum ne se voit pas aussi instantanément que celui d'une robe ratée, mais les dégâts peuvent être bien plus importants.


Les idées du parfumeur sont encore brouillées par le souvenir du froid extrême de sa Russie natale et de la guerre dont il vient tout juste de rentrer. Il se met en tête de créer une odeur à la hauteur de ces dames en ne sélectionnant que les produits les plus rares et les plus nobles du marché. Dans son laboratoire, se mélangent des effluves de rose, de jasmin, d'ylang-ylang et de bois de santal. Mais tout cela lui semble être bien trop lisse…


Qui qu'a vu Coco? La taverne ne désemplissait plus. Les filles de joie comblaient de leur présence leur client pour la nuit. Les chopes de bière s'entrechoquaient. Mais au cœur du vacarme, on décelait deux jeunes filles chantonnant à qui pouvait encore les entendre un air populaire.


Qui qu'a vu Coco? Le voile venait de tomber sur les pavés, laissant apparaître le nom de « Chanel Modes » sur la vitrine du petit commerce. Grâce à son « Boy », Coco avait enfin sa propre enseigne, 21 rue Cambon à Paris. Au milieu de cette mode du « trop », Coco affichait la mode du « moins », ou celle du « pauvre », comme elle sera souvent qualifiée. Dans le monde du théâtre et de la mode, elle se distinguait par sa simplicité et son style épuré. C'était une veuve noire entourée de meringues bariolées. Sous ses mains de couturière, les corsets explosaient pour laisser place à une taille flottante. Les plumes disparaissaient pour ne faire apparaître que de simples chapeaux sans fioritures. Et le jersey utilisé principalement sur les sous-vêtements masculins s'affichait librement sur des tailleurs féminins…


Des aldéhydes! Voilà ce qui donnerait du relief à toutes ces fleurs! Quelques gouttes versées et les tonnes de jasmin de la production de Grasse prennent leur envol. La fragrance ne sent plus les fleurs, les aldéhydes ont brouillé les pistes et donnent au parfum tout son mystère. Aucune fleur ne peut désormais réellement être décelée. Ça sent enfin la Femme, aucune en particulier, mais chacune d'entre elles peut s'y reconnaître. Les échantillons sont triés en deux groupes. « 1 à 5 » et « 20 à 24 ».


"Je présente ma collection de robes le 5 du mois de mai, le cinquième de l’année, nous lui laisserons donc le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur."


Pour accompagner ce nom simpliste, on fabrique un flacon des plus épurés. Pas de fioritures, de courbes inutiles. Une étiquette noire et blanche rappelant les couleurs fétiches de sa créatrice vient couvrir le jus couleur or du parfum…


Coco Chanel déambule dans les rues de Paris parfumée au N°5, bien avant son lancement. Les femmes l'envient, les hommes sont séduits. Mais le parfum n'est pas encore en vente, avant l'offre, il y eut la demande. Le succès ne se fît de ce fait point attendre.


Après avoir été libérées des corsets qui les oppressaient, les femmes se voient maintenant vêtues, grâce à Chanel, du plus léger des apparats, mais pourtant du plus important: une odeur de femme. Un parfum qui marque sa génération et bien plus encore. Alors que Mlle. Coco conseille aux femmes de se parfumer là où elles souhaitent être embrassées, Mlle. Monroe révèle au monde que la nuit, elle ne porte que deux gouttes de N°5.


Assise au fond d'un fauteuil, une veste de tweed nonchalamment posée sur l'accoudoir, Mademoiselle Chanel laisse échapper un nuage de fumée de ses lèvres entrouvertes. Ses cheveux courts s'enroulent autour de ses longs doigts qui n'ont plus que la peau sur les os. Sa petite robe noire droite contribue à lui donner ce style androgyne, garçonne qui transcende toutes ses créations. Le regard est perçant et affirmé.


Une main de fer dans un gant de velours.


Persuadée que la mode doit descendre dans la rue, mais ne pas en venir, la mode « hippie » des années 70’ bouleverse ses convictions.


Pourtant, Coco Chanel campera sur sa vision de la mode jusqu'à la fin. Dans un dernier geste, la couturière la plus importante du début du XXème siècle éteint les cendres de sa cigarette. "La mode se démode, le style jamais."

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